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Performances et incertitudes de l’agriculture sénégalaise (Dr Sidy TOUNKARA)


Rédigé le Lundi 17 Avril 2017 à 17:25 | Lu 95 commentaire(s)



Performances et incertitudes de l’agriculture sénégalaise (Dr Sidy TOUNKARA)
Depuis 1960, année de l’indépendance du Sénégal, l’agriculture y a connu des mutations évidentes. Mais, force est de constater aujourd’hui qu’elle n’a toujours pas atteint l’objectif d’autosuffisance alimentaire qui consiste à produire ce que l’on consomme. L’autosuffisance alimentaire relève-t-elle d’une production interne ou externe ? Elle consiste-t-elle à couvrir la totalité des besoins alimentaires ou une partie importante et représentative des cultures alimentaires d’un pays ? Ces interrogations deviennent pertinentes dans la mesure où on assiste de nos jours au phénomène d’accaparement des terres par des multinationales qui font de l’agrobusiness ou par des pays qui cherchent à combler leur déficit alimentaire sur d’autres sols que les leurs. En ce qui me concerne ici, il s’agit d’évoquer l’agriculture sénégalaise aux sens stricts de la production végétale et interne mais aussi de la couverture des besoins alimentaires qui sont à la base de la culture alimentaire du Sénégal pendant les 5 dernières années. Depuis février 2014, le Plan Sénégal Emergent (PSE) est devenu le père des politiques sectorielles de développement au Sénégal. Ainsi, dans les 27 projets phares du PSE, 6 concernent l’agriculture. Pour mettre en œuvre ces projets dans le but d’atteindre une agriculture qui puisse nourrir de manière saine et équitable une population croissante et porter une économie appelée à devenir émergeante en 2035, il convient d’agir sur plusieurs fronts. Concernant les actions sur les facteurs de productions, le Programme de Relance et d’Accélération de la Cadence de l’Agriculture Sénégalaise (PRACAS) a permis de prendre un ensemble de mesures. La reconstitution du capital semencier, la restructuration de la filière arachidière, le recrutement de 400 agents techniques en 2016, la création des Chambres d’agricultures (en cours) pour renforcer l’accompagnement technique et le conseil agricole et la rationalisation de la subvention des intrants agricoles, entre autres, sont des exemples. Estimé à 120000 tonnes, le capital semencier de l’arachide est passé de 6000 tonnes en 2013 à 25000 tonnes de semences certifiées en 2015. La quantité de semence de riz est passée de 1290 tonnes en 2011 à 6000 tonnes en 2015. La politique de reconstitution du capital semencier coûte 5 milliards de francs CFA par an à l’Etat. A cela, s’ajoute la subvention des semences à hauteur de 41%, de l’engrais à hauteur de 50 à 55% sans oublier que l’engrais pour le riz a été subventionné à 100% en 2015. Parallèlement, il y a une politique de mécanisation de l’agriculture qui se manifeste par une exonération fiscale des matériels agricoles dont la subvention varie de 60% pour les matériels motorisés (2000 tracteurs en 2015) à 70% pour les matériels attelés (38000 unités en 2016). Ce qui a fait grimper la facture de subvention des facteurs de production à 40 milliards de francs CFA par an. Cette politique de soutie s’est traduite par une augmentation du taux de mise en valeur des terres au Sénégal. Lequel taux est passé de 34% en 2014 à 59% en 2015. La même tendance est observée dans la Vallée du fleuve Sénégal (au nord), dans le bassin de l’Anambé (au sud) et dans d’autres zones du pays qui ont vu l’expansion de la riziculture irriguée dans les plateaux, dans les mangroves, dans les bas-fonds grâce à de nouvelles variétés mises au point par la recherche (Nérica 1, 4, 5, 6, L et S44). Au final, 1563994 hectares ont été emblavés en 2015, soit une hausse de 76% pour le riz et de 36% pour le maïs. 
En ce qui concerne les rendements, on peut dire que ces mesures ont eu un impact positif car la production agricole a connu une hausse de 57% en 2015. Avec un rendement à l’hectare de 764 kilogrammes (ce qui est faible, en comparaison à celui des pays comme le Nigéria (1200kg), la Chine (3500kg) ou le Brésil (3200kg)), le Sénégal enregistrerait une production de 1050042 tonnes d’arachides en 2015 pour légèrement tomber à 997593 tonnes en 2016. Quant à l’horticulture, avec en moyenne une exportation de 6000 tonnes de 4 spéculations de 1960 à 2000, elle exporte aujourd’hui 91000 tonnes composées de 16 spéculations grâce à une production de 1206810 tonnes en 2016. Si la filière de l’oignon n’a pas encore atteint l’autosuffisance, elle a permis de faire baisser l’importation d’environ 23% en 2014 avec une production de 245000 tonnes qui a cru en 2015 pour donner 367500 tonnes. La production de céréales est passée de 1499457 tonnes en 2012 à 2152247 tonnes en 2015. Pour cette dernière année (2015), les céréales ont enregistré un bond de 82% par rapport à 2014. Les 5 dernières années, les productions de mil, maïs et riz ont respectivement connu une hausse de 24%, de 89% et de 71%. Grâce au Programme National d’Autosuffisance en Riz (PNAR) qui vise la production de 1600000 tonnes de riz paddy, le Sénégal a enregistré une production qui est passée de 469649 tonnes en 2012 à 906348 tonnes en 2015 et à 950779 tonnes en 2016. Au final, il va sans dire que l’Etat du Sénégal mène une politique agricole interventionniste qui affecte positivement la production agricole, en termes de rendements. Mais, en plus de cette amélioration de la production, il s’y ajoute une politique de régulation du marché intérieur des produits agricoles. Pour illustrer ce fait, il suffit de prendre comme exemple l’oignon, l’arachide et le riz dont les mécanismes de commercialisation reflètent au mieux la stratégie de développement du secteur agricole mise en œuvre par le Gouvernement SALL. En ce sens, il faut encourager le travail mené par l''Agence de Régulation des Marchés (ARM) qui statue avec les acteurs des différentes filières horticoles pour voir comment évaluer les besoins, la production et l’importation et à quels moments de l''année. En effet, de mars à mai, la production d''oignons de la Vallée et des Niayes sans 
oublier la deuxième récolte des Niayes de juillet à septembre, combinée aux importations, font chuter le prix à cause d''une suroffre d''oignons sur le marché. Donc, il devient nécessaire de geler les importations pour permettre l’écoulement de la production locale d’oignons. Mais les importateurs 
peuvent anticiper les mesures de gel d''importations en important beaucoup à l''avance. Face à ce comportement, l''ARM a rétabli les autorisations préalables aux importations qui ont, pourtant, été démolies par la vague de libéralisation des années 80. Elle a, en plus, rallongé la période de restriction et instauré la déclaration des importations dans le but de court-circuiter les importateurs anticipateurs et de décourager les velléités importatrices. Concernant le respect des engagements pris avec les acteurs, 
l''ARM met en place un Comité de Suivi chargé de contrôler leur application concrète. En fin de compte, le gel des importations d’oignons participe au développement des filières maraîchères locales en promouvant le consommer local à des prix supportables face à la concurrence étrangère mieux outillée en termes de compétitivité. Il faut dire que ce mécanisme 
s’applique également à la pomme de terre au même titre que l’oignon. Donc, il s’agit d’une mesure qui contribue à l’émergence d’industries 
agro-alimentaires locales. Cette même stratégie économique a guidé la mise en place d’un fonds de commercialisation de 11,5 milliards de francs CFA pour acheter 55000 tonnes de semences certifiées et subventionner 20000 tonnes de semences écrémées (c’est-à-dire les semences de ferme sélectionnées) mais aussi pour subventionner le prix d’achat de l’arachide par les 
industries locales (en particulier les huileries dont le soutien a coûté 12, milliards de francs CFA en 2015) et les opérateurs privés locaux. Par ailleurs, l’instauration d’une taxe à l’exportation de l’arachide (15 francs CFA le kg d’arachide en coque et à 40 francs CFA le kg d’arachide 
décortiquée) permet d’un côté de maîtriser les exportations d’arachides non transformées au détriment des industries locales mais de l’autre, de dégager des recettes pour financer la restructuration de la filière arachidière dont la colonne vertébrale a été SUNEOR qui a finalement été 
nationalisée et rebaptisée SONACOS S.A. en octobre 2015. A cela, s’ajoute le fait que le prix d’achat de l’arachide aux producteurs est passé de 190 francs CFA en 2012 à 210 francs CFA en 2017 grâce à la subvention octroyée par l’Etat. Cette politique de régulation est élargie au secteur du riz. En effet, la suppression de la TVA sur le riz local pour le rendre plus compétitif sur le marché intérieur que le riz importé en est une des preuves. Un fonds de garanti de 3 milliards de francs CFA a été mis en place pour faciliter et renforcer l’accès au financement qui existe déjà grâce à la Caisse 
Nationale de Crédit Agricole du Sénégal (CNCAS). Un fonds de commercialisation de 5 milliards de francs CFA a aussi été mis en place en 2015 pour financer les opérateurs économiques qui participent à l’écoulement du riz local. Une convention signée entre le Gouvernement SALL et l’Union Nationale des Commerçants et Industriels du Sénégal (UNACOIS) permet d’écouler la production de riz local pour soutenir le consommer local. En ce qui concerne les importateurs de riz, leur activité a été davantage régulée pour, à la fois, assurer l’approvisionnement du marché et écouler la production du riz local. En effet, la quantité de riz importé autorisée est dépendante de la quantité de riz local achetée par les importateurs. En d’autres termes, les importateurs ne peuvent plus exclusivement acheter que du riz étranger. La portée de cette mesure est significative quand on sait que la mévente de la production agricole locale peut bloquer le processus de remboursement de la dette des agriculteurs. En 2014, l’Etat a épongé 13,6 milliards de francs CFA au titre de la dette paysanne dont 10 milliards pour le riz. Outre le fait que les importations de riz au Sénégal ont chuté de 15% en 
2015-2016, l’Etat a décidé aussi de limiter les importations de riz à 500000 tonnes depuis 2016. Selon les spécialistes de la filière riz, pour résoudre définitivement le problème de la commercialisation du riz, il faudrait aller vers des mécanismes de contractualisation entre les producteurs et les industriels. Ce qui devrait permettre d’inciter les producteurs à produire davantage car les banques seront rassurées sur la vente de la production permettant de rembourser les dettes. C’était l’objet de 
l’éphémère Société de Promotion et de Commercialisation du Riz Sénégalais (SPCRS) de 2011 à 2014. D’aucuns pensent que cette société a 
été dissoute parce qu’elle manquait de matières premières. Ce paraît contradictoire au regard des performances constatées dans le secteur du riz. Ilconvient de déterminer les vraies causes de cette faillite. Par ailleurs, une campagne de d’information et de sensibilisation est menée envers les consommateurs pour montrer les avantages du riz local (riz de la vallée en particulier). Comparé au riz importé majoritairement d’Asie, le riz local est de meilleure qualité car il a beaucoup moins de sucre naturel et il a subi beaucoup moins de traitements phytosanitaires. Compte tenu de l’ampleur du diabète au Sénégal et de la culture alimentaire des Sénégalais marquée par 
le riz, il va sans dire que le riz local est mieux indiqué pour la consommation. C’est l’une des raisons pour lesquelles, le Gouvernement lui-même donne l’exemple en faisant des commandes publiques pour le ravitaillement des employés de la fonction publique. Toutefois, il faudrait 
intégrer dans la stratégie de promotion du consommer local la mise à niveau des décortiqueuses artisanales de riz. En effet, elles transforment par exemple 70% de la production de la vallée du fleuve Sénégal contre 30% pour les rizeries modernes. Or, cette transformation artisanale est réputée pour mettre sur le marché du riz avec des impuretés non appréciées à juste titre au sein des foyers. Cette bataille du consommer local est valable aussi pour d’autres produits de l’agriculture au Sénégal tels que la volaille, le lait, l’huile d’arachide, etc. Tous ces produits sont concurrencés par les importations qui étouffent l’émergence d’industries agro-alimentaires locales dans le cadre d’une mondialisation et d’un libéralisme économique à défaut de régulations intelligentes. Tout compte fait, on peut dire que les 5 dernières années l’agriculture sénégalaise a fait des évolutions positives en termes d’investissements, de mécanisation et de rendements. C’est pourquoi, il est compréhensible que la part du secteur primaire soit passée de 13% en 2011 à 15% du PIB en 2015. Cependant, des incertitudes pèsent sur l’agriculture sénégalaise. En effet, des goulots d’étranglement tels que la faiblesse du consommer local, donc de l’écoulement de la production nationale existent même s’il y a des efforts en cours dans ce sens. L’effort de subvention de l’Etat est souvent critiqué au non d’un supposé détournement des intrants agricoles qui n’arriveraient pas aux principaux destinataires c’est-à-dire les agriculteurs. Pourtant, grâce aux Comités de réception et de distribution des intrants à l’échelle locale, 70% des semences sont captées par les petits producteurs contre 30% pour les gros producteurs. D’aucuns attribuent ces performances de l’agriculture sénégalaise uniquement à une bonne pluviométrie. Cela paraît très réducteur. L’agriculture sénégalaise est encore dépendante de la pluie. Donc, une bonne pluviométrie est certes importante mais il ne faut pas nier les efforts consentis par l’Etat pour faire de l’agriculture le fer de lance de l’économie sénégalaise pour atteindre l’émergence en 2035. Le plus emblématique de ces efforts est le PNAR qui vise l’autosuffisance en riz à la fin 2017. En réalité, le plus important n’est pas l’atteinte de cet objectif oh combien stratégique (entre 75 et 90 kg de riz consommés par personne par an au Sénégal ; de 175 à 200 milliards de francs CFA par an pour importer du riz) mais la progression dans la production de riz qui s’améliore d’année en année. Et puis, d’après les prévisions scientifiques, l’Asie qui assure aujourd’hui 77% du marché international du riz deviendrait importatrice en 2020. Face à cette perspective de pénurie du riz, il devient stratégique que le Sénégal, puisse assurer son autosuffisance en riz voire en exporter. Pour assurer l’autosuffisance alimentaire, est-il nécessaire de céder les terres à des multinationales au détriment des populations locales ? Faudrait-il une réforme foncière qui tienne compte de l’exigence de maintenir et de soutenir les exploitations familiales qui constituent 95% des exploitations agricoles au Sénégal ? Le plus important est de faciliter l’accès à la propriété foncière pour libérer le potentiel d’investissement des paysans et des opérateurs agricoles. Il faut insister sur le fait que sans sécurité foncière, les acteurs agricoles ne sont pas incités à engager des financements lourds pour moderniser leurs exploitations. Les travaux assignés à la Commission Nationale de Réforme Foncière (CNRF) dirigée par le Professeur agrégé de droit public, Moustapha SOURANG, ont pour but de réaliser l’une des 17 réformes indispensables à la mise en œuvre du Plan Sénégal Emergent (PSE) qui est construit sur 27 projets phares dont le secteur agricole : la réforme foncière. L’un des objectifs de la future réforme foncière est de « trouver un équilibre consistant entre la satisfaction des intérêts du capital, la sauvegarde du patrimoine que constitue la terre, et la préservation des intérêts des populations locales, à travers l’agriculture familiale ». Dans cette lancée, il faudrait prêter une attention particulière aux Niayes qui constituent une zone d’excellence horticole pour le Sénégal mais qui est aussi mise à rudes épreuves à cause de l’urbanisation galopante (96,4% de taux d’urbanisation dans la région de Dakar en 2013) qui ronge l’espace agricole. Outre ces incertitudes que l’on pourrait qualifier d’internes, il faudrait ajouter une autre incertitude majeure : c’est la signature des Accords de Partenariat Economique (APE) par l’Etat du Sénégal. Les APE doivent remplacer les Accords de Lomé et de Cotonou qui liaient l’Union européenne et les Pays Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP). Ils consistent à libéraliser davantage les relations commerciales dans le cadre de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Or, cette ouverture menace gravement l’économie africaine surtout le secteur agricole. Par exemple, le Sénégal doit ouvrir 71% de son marché aux produits (agricoles) de l’Union européenne qui sont hautement compétitifs grâce à la Politique Agricole Commune (PAC). Non seulement, il subira des pertes considérables en termes de recettes douanières mais aussi les producteurs et industriels locaux seront d’impossible émergence car « il n’y a pas d’exemple d’ouverture de marché qui ait conduit au développement » selon le Rapport Taubira sur la question des APE. Cependant, j’ajoute que l’ouverture doit être choisie, maîtrisée et intelligente d’autant plus que les acteurs économiques en présence sont de niveau de développement très inégal. 


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