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LA BOURDE DE MACRON ET LE ZÈLE D'ERDOGAN


Rédigé le Mardi 3 Novembre 2020 à 09:44 | Lu 1482 commentaire(s)


Le président français n’a pas de jugement à porter sur une quelconque religion. Son homologue turc est bien mal placé pour faire la leçon à quiconque en matière de respect de la foi, de la liberté de culte et de protection de cette liberté


LA BOURDE DE MACRON ET LE ZÈLE D'ERDOGAN

Le sordide et ignoble assassinat de l’enseignant français Samuel Paty, pour avoir, à l’occasion d’un cours sur la liberté d’expression, montré à ses élèves des caricatures du Prophète Mohamed (Psl), ne saurait trouver une quelconque justification aux yeux de tout être pétri d’humanité ou de raison. Cet acte barbare est à condamner comme l’avait été le massacre, le 7 janvier 2015, de la rédaction du journal satirique français Charlie Hebdo, qui avait re-publié ces fameuses caricatures à la suite d’un autre journal danois.

Emmanuel Macron n’est pas le red-chef de Charlie Hebdo

L’émotion suscitée par ces actes d’un abject terrorisme islamiste est forte et provoque des réactions diverses. On a pu être choqué et bouleversé devant tant de barbarie. Le Président français Emmanuel Macron n’a pas encore malheureusement fini d’apprendre à porter le costume de président de la République, de chef de l’Etat, car une telle posture requiert plus de sérénité, une pondération, un calme et un sens de la formule sans doute ferme, mais apaisante. Il arrive au chef de l’Etat français de réagir au quart de tour ou de mettre une forte dose de passion dans ses discours ou de faire montre d’une désinvolture, et cela finit par lui faire commettre des bévues. Cela est d’autant plus risqué quand les circonstances lui imposent de parler sous le coup de la colère qui reste toujours une mauvaise conseillère. Emmanuel Macron affiche parfois une certaine arrogance.

Au lieu de fixer un cap, de produire l’unité et le rassemblement autour des valeurs de la République, les propos du Président Macron, lors de l’hommage rendu par la Nation française dans l’enceinte de l’Université de la Sorbonne à Samuel Paty, ce professeur décapité, n’ont pas apaisé. Au contraire, Emmanuel Macron a déclenché une polémique inutile et franchement contreproductive. Au nom de la défense des principes et valeurs de la République, le Président Macron a versé dans l’opposé. Il a lui-même transgressé ces principes. En effet, depuis la loi de 1905 instaurant la laïcité en France et la séparation de l’Etat et de l’Eglise, plus jamais le représentant de l’Etat français n’a un droit de regard sur les cultes. «L’Etat garantit la liberté de conscience, c’est-à-dire le droit de ne pas être croyant, ou de croire, et la liberté de culte si on l’est.» Emmanuel Macron n’a donc pas un jugement ou une appréciation à porter sur une quelconque religion, sur son culte ou sur son fonctionnement. C’est donc un dérapage fautif quand il déclare que «l’islam est en crise» ou quand il préconise de «structurer l’islam en France». Certes le propos pourrait apparaître juste dans le fond quand on voit qu’au nom de l’islam, des actes ignobles sont commis à travers le monde, mais c’est une opinion qui ne doit pas sortir de la bouche d’un chef d’Etat français. Emmanuel Macron mérite la colère légitime de tous ceux qui ont pu estimer que le chef de l’Etat français s’est allègrement autorisé à porter un jugement de valeur sur leur religion. Son prédécesseur Jacques Chirac disait : «Tout ce qui peut blesser les convictions d’autrui, en particulier les convictions religieuses, doit être évité.»

Cela est d’autant plus vrai que la sortie du Président Macron serait motivée par l’objectif de la défense et de la protection de la liberté d’expression. Dans son élan, Emmanuel Macron fait la promesse que «la France continuera de défendre la publication des caricatures de Mohamed». Une autre faute grave. L’Etat français n’a pas à endosser le contenu éditorial d’une publication. Le cas échéant, ce serait une intrusion qui heurterait même la liberté et l’indépendance éditoriale de Charlie Hebdo. Il appartient à la rédaction de ce journal de définir et assumer le contenu de ses publications et pas à l’Etat français. Ou son chef. Cet Etat français a pour devoir et obligation de garantir la jouissance de la liberté d’expression. Face au tollé, Emmanuel Macron a cherché à se rattraper dans une interview accordée à la chaîne d’informations Al Jazeera. Il a expliqué que ses «propos sur la lutte contre les séparatismes étaient déformés et ceux sur les caricatures souvent manipulés». Il regrette une certaine incompréhension de ses propos.
Qu’à cela ne tienne ! On peut se rappeler que dans le chaud de l’attentat qui a décimé la rédaction de Charlie Hebdo, le Président François Hollande, appelé par un ami proche, Patrice Pelloux, médecin-urgentiste et collaborateur du journal, s’était immédiatement rendu sur le lieu de l’attentat pour constater les corps gisant encore dans leur sang. Certaines victimes étaient ses amis personnels, avec qui il s’entretenait régulièrement. Pour autant, malgré sa vive émotion, François Hollande a su rester digne dans l’épreuve. Il avait prôné la liberté d’expression et ne s’était jamais autorisé à prendre à son compte la publication des caricatures, encore moins se proposer pour défendre la poursuite de leur publication. Il faudrait revoir les archives pour savoir que pas une seule fois, durant toutes les péripéties de cette affaire, François Hollande, qui pourtant ne cache pas ses distances vis-à-vis de toute foi religieuse, n’a eu à revendiquer ou assumer, le moins du monde, le contenu éditorial de Charlie Hebdo quant aux caricatures jugées blasphématoires.

Un musulman en France a plus de droits qu’un chrétien en Turquie sous Erdogan

Ils sont nombreux à avoir réagi, à travers le monde, pour pourfendre les déclarations du Président Macron. D’aucuns préconisent même le boycott de produits français pour punir ce pays pour les «turpitudes» de son Président. Le Président turc Reccep Tayyip Erdogan est à la pointe de la campagne anti-Macron. En effet, en affichant une hostilité ostentatoire contre le dirigeant français, le Président Erdogan satisfait une base électorale conservatrice en Turquie, surtout quand il se pose comme le preux chevalier défenseur de la culture religieuse islamique. Aussi, cette situation de bravades de communautés musulmanes contre Emmanuel Macron se révèle du pain béni pour le chef de l’Etat turc. Il y a quelques mois de cela, il a été obligé de battre en retraite pour retirer ses navires militaires de zones litigieuses avec la Grèce, dans le périmètre de la mer Egée. Le Président Macron y avait envoyé une certaine puissance de feu pour lui montrer que pour défendre la Grèce, il était prêt à toutes les éventualités. Il y a eu auparavant de nombreux incidents diplomatiques et navals entre la France et la Turquie, notamment à cause de la crise en Libye. Entre-temps, est venu s’ajouter aux différends latents entre Macron et Erdogan la nouvelle guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. C’est dire que le Président Erdogan est parti pour profiter de la situation afin de mettre son vis-à-vis en difficulté, lui régler ses comptes. Le Président Erdogan peut avoir le beau rôle pour pouvoir protester contre une agression contre sa foi et celle de plusieurs centaines de millions de fidèles musulmans. Il reste qu’il peut être bien mal placé pour faire la leçon à quiconque en matière de respect de la foi, de la liberté de culte et de protection de cette liberté. On ne compte pas les actes posés par le régime de Recep Tayyip Erdogan contre les minorités religieuses en Turquie. Déjà, il y a moins de trois mois, il a coup sur coup confisqué deux lieux de culte chrétiens emblématiques à Istanbul, pour les transformer en mosquées. C’est la Basilique Sainte Sophie, classée depuis 1985 comme patrimoine mondial par l’Unesco, et l’Eglise Saint-Sauveur in-Chora. L’affliction du Pape François et les cris d’indignation des chrétiens du monde n’y ont rien changé. A quelle guerre n’aurait-on pas assisté si d’aventure la plus petite des 2 500 mosquées existant sur le sol français avait été confisquée pour en faire un lieu de culte chrétien ? En outre, quel est le sort réservé aux adeptes des autres religions en Turquie ? La persécution encouragée par les autorités turques a anéanti tout le caractère laïc de l’Etat turc, instauré depuis 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, présenté comme le père de la Turquie moderne. Le discours de haine contre les chrétiens s’est durci en Turquie et cela a poussé l’Association turque des églises protestantes, dans son rapport annuel de 2017, à détailler la discrimination systématique de la Turquie contre sa communauté protestante, énumérant les crimes de haine ainsi que les attaques verbales et physiques contre les chrétiens protestants. Non seulement les chrétiens ne sont pas reconnus comme une «entité légale» par le gouvernement turc qui leur refuse le droit d’établir et d’entretenir librement des lieux de culte, mais ils sont également discriminés dans le domaine de la formation ou encore dans le travail. De la même façon, toujours en raison de la pression exercée, la communauté chrétienne Izmir Cigli a été fermée et mise sous scellée. Sa seule erreur : oser avoir dans son appellation le mot «église». Un affront pour les musulmans. Un sort encore plus cruel est réservé à la minorité catholique assyro-chaldéenne. Pour leur part, les chrétiens d’obédience orthodoxe continuent de trainer comme un boulet tout le passif des pogroms contre le Peuple arménien en 1915.

Les Rohingyas abandonnés en rase campagne

La même pierre peut être jetée à de nombreuses autres têtes couronnées à travers le monde qui s’en prennent avec véhémence à la France, coupable de ne pas assez respecter la foi d’une partie de sa population. Quel est le sort des chrétiens, des juifs ou des adeptes d’autres religions, ou des athées, dans des pays comme l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Iran ? Par exemple, en Arabie saoudite, «l’islam est la religion d’Etat. Aucune pratique religieuse non musulmane n’est autorisée en public et est même très difficile en privé. L’importation et l’impression de matériel religieux non musulman sont interdites. Les chrétiens n’ont le droit d’aller ni à La Mecque ni à Médine».
Il est à souligner que les musulmans français ne se sont jamais plaints d’entraves à leur liberté de culte, du fait des autorités de l’Etat français. Mieux, les musulmans en France sont mieux protégés dans l’exercice de leur culte que d’autres musulmans dans de nombreux pays musulmans. Qui peut ignorer les persécutions, massacres et autres «vilenies» et stigmatisations contre des musulmans «sunnites», «chiites», wahhabites, «salafistes» ou de certaines autres obédiences dans des pays musulmans ? Dire que des musulmans sont persécutés jusqu’au massacre dans des pays musulmans ! En outre, qui s’émeut au sein de la Umma du mauvais sort réservé aux musulmans ouighours en Chine ? Dans un pays musulman comme la Tunisie, des musulmans sont victimes d’une honteuse discrimination, parce qu’ils sont de peau noire. Une inscription d’un autre âge, «Atig» (Affranchi), continue de figurer sur leur carte nationale d’identité. Cette situation des Noirs en Tunisie ne semble choquer personne dans le monde.

Les musulmans du monde avaient porté le combat, fort légitime, pour la défense des Rohingyas, minorité musulmane persécutée en Birmanie. Des chefs d’Etat, avec le Président Erdogan en tête, avaient sonné la mobilisation et préconisé des opérations humanitaires et des secours en faveur des Rohingyas. Cet élan de solidarité a cessé dès que les caméras du monde s’étaient tournées vers de nouvelles actualités ou que dès que les impératifs de politique intérieure faisaient que cette question ne constituait plus la grande préoccupation de l’électorat.

Le retour de bâton pour le boycott des produits français

On peut parier qu’il en sera de même avec le slogan du boycott des produits français. Mais on devra s’attendre à ce que la France ne s’en laisse pas compter. Un pays comme la Turquie risque un retour de bâton. Les produits français étant aussi de l’Union européenne, la France ne devrait pas se priver d’appliquer la réciprocité et surtout d’impliquer toute l’Union européenne dans des actions de riposte. La Turquie, qui vit de graves difficultés économiques ayant engendré la hausse du chômage, l’effondrement de sa monnaie et une paupérisation accrue de ses classes moyennes, ressentirait durement des représailles commerciales décidées par l’Union européenne. Au demeurant, le boycott des produits français en Turquie n’aura pas un impact important sur la balance commerciale de la France, d’autant qu’en raison de la situation économique de la Turquie, les produits d’importation de tous genres sont devenus des produits de luxe et donc inaccessibles pour la plupart des ménages turcs. On pourrait même considérer que ce boycott va se révéler un simple feu de paille, car pour rester dans la logique, pourquoi Turkish Airlines n’annule-t-elle pas sa nouvelle commande de quelque 30 Airbus A330-900 ? En dépit de tout ce charivari, la compagnie aérienne nationale turque continue de desservir les aéroports français comme si de rien n’était. Il en est de même de la compagnie Air France qui continue de commercialiser ses vols sur la Turquie, l’Iran, les Emirats Arabes Unis, le Qatar, l’Arabie Saoudite, entre autres. Des voix les plus représentatives de la communauté musulmane en France se sont élevées pour dire que les musulmans français ne sauraient souscrire au boycott de produits de leur pays. Ces musulmans français ressentiraient, à l’instar de leurs compatriotes chrétiens, juifs ou athées, les mêmes conséquences d’une guerre commerciale qui affecterait l’économie de leur pays.




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