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LA GRANDE NÉBULEUSE


Rédigé le Mardi 23 Juillet 2019 à 15:39 | Lu 40 commentaire(s)


A combien reviennent les évacuations sanitaires à l’Etat par an ? Les chiffres s’entrechoquent. Qui en sont les bénéficiaires ?


LA GRANDE NÉBULEUSE

L’accès aux soins est un véritable parcours du combattant, au Sénégal. Les nantis et ceux qui sont dans les bonnes grâces du régime ne s’en préoccupent pas, puisqu’ils vont se soigner à l’étranger. A combien reviennent les évacuations sanitaires à l’Etat par an ? Les chiffres s’entrechoquent. Qui en sont les bénéficiaires ? Une question parmi d’autres qui se pose et rejoint l’actualité marquée par le décès de Tanor Dieng en France, le séjour français de Mahammed Boun Abdallah Dionne pour maladie et les posts sur Facebook de Guy Marius Sagna qui se trouve dans les liens de la détention.

Il est énormément question d’évacuations sanitaires, ces temps-ci. Notamment, avec les posts de l’activiste Guy Marius Sagna consécutifs au décès de l’ancien secrétaire général du Ps Ousmane Tanor Dieng. Il est aussi extrêmement difficile, voire impossible de les évaluer en termes de coût pour les deniers de l’Etat. Faut-il y voir une nébulosité ? Pour des spécialistes de la santé, la réponse est positive. Puisque, selon leurs dires, ce sont des milliards de francs Cfa qui sont dépensés, annuellement, dans le cadre de ces évacuations. “On ne donne jamais le chiffre exact. Et tout dépend de la personne à évacuer. Si c’est une haute personnalité de l’Etat, la somme est plus importante. L’Etat dépense beaucoup d’argent pour évacuer ces privilégiés’’, renseigne une source médicale. Qui fait remarquer, dans la même veine, que les pauvres continuent à mourir dans le pays, à cause d’une simple diarrhée ou d’un paludisme. En effet, il faut savoir que l’Etat, en principe, n’évacue que les fonctionnaires et leurs familles. N’empêche que cet autre agent de la santé parle d’un anachronisme qu’il faut corriger. Il considère ces évacuations comme une humiliation pour notre pays qui compte plus de spécialistes et d’experts que beaucoup de pays du Maghreb. “C’est une honte, non seulement pour le Sénégal, mais pour toute l’Afrique.

Combien de présidents et d’autorités africains sont morts à l’étranger ? On n’arrive pas à les compter. Nos pays doivent faire des efforts pour soigner leurs malades et arrêter d’enrichir les plateaux médicaux des hôpitaux étrangers’’, fulmine notre interlocuteur. Ce dernier pense aussi que quand le Sénégal évacue un malade à l’étranger, il améliore le plateau technique de l’hôpital du pays d’accueil. “C’est avec nos milliards que ces hôpitaux valorisent leurs hôpitaux, paient leurs personnels, ainsi de suite’’, tonne notre source. D’une manière générale, les acteurs de la santé sont foncièrement contre ces évacuations à coups de centaines de millions de francs ou de milliards. Personne n’est en mesure d’en donner le montant exact. “En tout cas, que ce soit des milliards ou des centaines de millions, c’est déjà beaucoup, dans un pays qui a de nombreuses priorités, où la majorité peine à se rendre à l'hôpital, ou beaucoup ne mangent pas à leur faim. Cet argent devrait servir à améliorer les plateaux techniques de nos pauvres hôpitaux, afin d’arrêter ces évacuations’’, tonne notre interlocuteur. Un autre acteur de la santé soutient avec certitude que l’évacuation d’un malade coûte en moyenne 5 millions. “Les 500 malades font 2,5 milliards, alors que le coût des consommables pour prendre en charge ce nombre de malades, dans notre pays, est de 261 millions. C’est une économie de 2 milliards qu’on peut faire, qui peut construire un hôpital.

Abus

Si le coût des évacuations sanitaires n’est pas connu et surtout n’est pas communiqué, cela est dû aux magouilles et abus qui entourent cette affaire, selon nombre d’acteurs de la santé. Surtout pour ce professionnel de la santé qui déclare : “Entre les passe-droits offerts aux uns et aux autres, les petites magouilles dont profitent certains et le laxisme qui prévaut à plusieurs niveaux de responsabilité, le Trésor public en vient à supporter des charges qu’il n’aurait jamais dû supporter. La France avait mis le holà, à cause d’un endettement extrêmement élevé auprès de certains hôpitaux français. C’était des milliards de francs Cfa que l’Etat ne parvenait pas à honorer. Ils ont mis fin à la collaboration, parce que le Sénégal n’arrivait plus à payer cette dette. En exigeant de l’Etat sénégalais des garanties financières très lourdes, avant tout déplacement médical, la France a réglé le problème pour ses structures hospitalières’’, signale notre interlocuteur.

Le secrétaire général du Sutsas, Mballo Dia Thiam, d’informer que la question des évacuations sanitaires a toujours constitué un réel problème. Ceux qui en profitent ne sont pas toujours ceux qui doivent en bénéficier. “Ce n’est pas un mécénat. Ce sont des factures qu’on doit payer aux établissements étrangers. Si une structure n’arrive pas à honorer ses engagements, il est clair que la première réaction, c’est de couper les robinets. La question des évacuations a toujours posé des problèmes à la catégorie qui doit aller en France. C’est pourquoi, à un moment donné, je parle bien du temps où Maguette Diouf était ministre en charge de la Bonne organisation de l’Etat, il était question que les fonctionnaires s’organisent, parce que l’ardoise était, en son temps, très salée. On a eu des rencontres à Saly (Saly I et Saly II) pour créer une sorte de mutuelle pour essayer de prendre en charge ces questions d’évacuations sanitaires’’, renseigne M. Thiam. Ce dernier soutient ignorer les derniers développements. Mais, en tout cas, l’ardoise avec la France était très importante. “Une structure qui fonctionne et qui a besoin de ressources a besoin de recouvrer ses créances.

L’évacuation n’est pas une question conjoncturelle, mais une question d’ordre structurelle. Parce que, que ça soit le Maroc, la Tunisie ou ailleurs, les compétences qui ont été formées à l’université Cheikh Anta Diop, si elles disposent d’équipement, pourront faire autant que ce que font les autres dans la sous-région et à l’étranger. Il est même frustrant de voir des malades se faire accompagner de professeurs agrégés et qui vont retrouver d’anciens étudiants à ces professeurs. Les initiatives n’ont pas manqué pour faire de Le Dantec un hôpital de niveau 4. Il y avait un projet de 80 milliards pour que Le Dantec soit un hub. Depuis, il n’y a pas eu d’avancement’’, poursuit-il. Mballo Dia Thiam préconise de mettre en place le guichet double. “Pour des malades d’appendicite, on se fait opérer à l’étranger, souvent aux frais de l’Etat. Certaines en profitent même pour accoucher délibérément à l’étranger. Cela pose problème. C’est pourquoi on était très content de l’initiative du Nepad de gérer nos problèmes sanitaires. C’est-à-dire que ce qu’un pays ne peut pas faire, que l’autre le fasse. Mais l’Afrique est en train de regarder ses fils partir, à cause d’un problème de plateau. La clinique cardiologique de Fann est presque fermée, parce qu’il y a un seul anesthésiste senior qui peut sécuriser certaines interventions. Les autres étant en vacances. Ce qui ne se justifie pas, c’est d’amener tout le temps nos malades se faire soigner à l’étranger’’, dit-il.

Le Trésor public dépenserait plus de 4,7 milliards F Cfa par an

Au lieu de faire la lumière, ces révélations d’une source du ministère de la Fonction publique jettent un trouble. Elle renseigne que, chaque année, 40 à 50 agents sont pris en charge par le Trésor public, pour la bagatelle de 4,7 milliards de francs Cfa. Selon ses dires, l’Etat dépense environ 180 millions pour la prise en charge d’un agent. “Quarante fonctionnaires de l’Etat bénéficient d’évacuation vers l’étranger, sur décision médicale du Conseil de santé dirigé par le médecin-chef du centre médico-social. Cent quatre-vingt millions sont dépensés par malade. Cette somme comporte les frais de transport, l’hospitalisation y compris la nourriture, en plus de la prise en charge médicale. S’il s’agit d’une haute autorité, la somme est presque doublée’’, confie notre source. Qui précise que ce montant n’est qu’une indication, car une partie de la garantie financière laissée à l’ambassade du pays de destination pourrait être retournée au Trésor payeur, en cas de séjour moins long que prévu dans l’établissement hospitalier d’accueil.

Ensuite, la destination France étant plus onéreuse, l’option de la Tunisie ou du Maroc contribuerait à réduire de manière significative le coût. Mais pour un autre professionnel de la santé, les montants réels sont plus exorbitants qu’on ne le pense. Parce que, pour la destination France, c’est 3 000 euros par jour (soit 1 950 000 F Cfa). “Les préparatifs sont très compliqués pour ce pays. Il y a beaucoup d’exigences. Parce que si le malade est dans un état critique, on doit payer la civière qui l’accompagne. A bord de la compagnie Air France, la civière équivaut à six places et peut coûter jusqu’à 14 millions, à moins qu’il y ait réduction. Si c’est Tunis Air ou Royal Air Maroc, c’est 7 millions avec 8 places’’, révèle notre source. Qui ajoute qu’une évacuation pour la Belgique revient à 2 000 euros par jour (soit 1 300 000 F Cfa). “Donc, le Trésor public dépense des milliards par an pour les évacuations sanitaires des agents à l’étranger. Parce que si le lieu où se trouve l’établissement est un milieu bourgeois, c’est encore plus coûteux’’, informe notre interlocuteur. Selon une source du ministère de la Santé et de l’Action sociale, les évacuations sont coûteuses et très difficiles à organiser. “Il faut 10 millions en moyenne pour le faire. Ceux qui en ont le plus besoin sont les enfants qui souffrent des maladies du cœur. Mais ils n’en bénéficient pas. On préfère évacuer des privilégiés et laisser les enfants mourir dans nos hôpitaux’’, se désole notre source.



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