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QUALIFS CM 2018-Argentine : La corruption au sein de la fédération enfonce la Sélection


Rédigé le Mardi 15 Novembre 2016 à 23:06 | Lu 963 commentaire(s)


Sixième des qualifications de la zone Amérique du Sud pour le Mondial 2018, l’Argentine, virtuellement pas qualifiée, traverse une crise institutionnelle sans précédent. Entre guerre des intérêts entre les clubs et corruption à tous les niveaux, la sélection ne masque plus la crise des coulisses au sein d’une fédération gangrénée par tous les maux.


Aux commandes du navire argentin, il n’y a pas de capitaine ni de matelots, et encore moins des canots de sauvetage. Surtout, il n’y a aucune règle. Depuis la mort de Julio Grondona en 2014, la fédération argentine (AFA) repousse les limites de l’indécence constitutionnelle. Elections truquées, guerre de classe entre les clubs, formation à la ramasse, l’Albiceleste  a été l’arbre qui cache la forêt. Mais comme la sélection est dans un piteux état, ce qui n’est pas étranger à la situation actuelle, les dérives de l’AFA sont exposées au grand jour. Le contexte est si chaotique que la FIFA a décidé de sortir du bois en nommant il y a trois mois une « commission normalisatrice » pour tenter de remettre un semblant d’ordre, sans grande réussite.

 

 

 

L’HÉRITAGE POURRI DU « ROI DES MAFIEUX »

Julio Grondona a dirigé la fédération argentine pendant plus de trente-cinq ans, de 1979 jusqu’à sa mort. Son règne sans partage a été marqué par les scandales à répétition. Malversations, pots de vin, revente illégale de billets VIP pendant le Mondial 2014 (la liste est non exhaustive), l’ancien dirigeant cumulait une guirlande de casseroles. Mais le « parrain », qui a également été vice-président de la FIFA, n’a jamais délaissé son trône. « Le problème de base de la Fédération argentine, c’est qu’elle a été dirigée par le roi des mafieux, nous explique Nicolas Cougot, créateur du site Lucarne Opposée  et spécialiste du football argentin. Il avait mis en place un système corrompu au possible. C’est comme ça que ça marche. ‘Si tu es avec moi, ça va. Si t’es contre moi, je te détruis. C’était sa méthode. » La réputation douteuse de Julio Grondona n’est pas un secret de polichinelle. De nombreuses fois pendant son mandat, Diego Maradona l’a qualifié de « mafieux », de « sale type ». « El Pibe de Oro » était un poète balle au pied, moins avec le verbe, mais ses propos sur Julio Grondona ont toujours trouvé des échos en Amérique du Sud. « Dès que le parrain de la mafia meure, tout le monde veut prendre la place et c’est le gros bordel », indique Nicolas Cougot. De la dictature Grondona à l’anarchie généralisée, il n’y a qu’un pas.

LA GUERRE DES CLASSES

Qui dit crise institutionnelle, dit argent. Récemment, un rapport a révélé que l’AFA et la plupart des clubs étaient endettés de manière colossale. Entre les grandes écuries du pays et les autres, la lutte des classes fait rage. « Tout le monde se tire dessus, confirme Nicolas Cougot. Les grands clubs voulaient même faire sécession et créer une ligue alternative pour sortir du championnat à 30 équipes. » Ces mêmes clubs (Boca, River) qui avaient voté pour cet élargissement du championnat national (de 20 à 30) proposé par Julio Grondona. Mais les « petits » ne comptent pas lâcher un morceau si durement acquis. Côté droits TV, les choses ont évolué. Là aussi, pas dans le bon sens. « Football para todos » (football pour tous), le projet de l’ancienne présidente Cristina Kirchner, qui permettait la retransmission des matchs de championnat sur la télévision publique, n’a pas été renouvelé. Le nouveau président de la Nation argentine et ancien président de Boca Juniors  (1996-2008), Mauricio Macri, était favorable à un système plus « libéral ». « Cette démarche était censée amener plus d’argent, il y en a finalement moins car il y a trop de pression de la part des gros clubs, constate le créateur de Lucarne Opposée. Ils ont voulu créer une Super Ligue entre eux, ou presque, histoire de pouvoir gérer leurs sous, et de se désolidariser des autres clubs. Mais cela ne s’est pas fait. Les promesses des droits TV n’ont plus été les mêmes puisque la Super Ligue ne s’est pas créée, donc ils ont eu moins à se repartir. »

GRAND N’IMPORTE QUOI EN SÉRIE

L’épisode financier n’est qu’une partie du problème. Depuis le décès de Julio Grondona, aucun président n’a été élu. Des élections ont pourtant eu lieu en décembre, mais elles ont été le théâtre d’une vaste mascarade. Le duel entre Luis Segura, successeur désigné de Grondona, et Marcelo Tinelli, le vice-président de San Lorenzo, a accouché d’un match nul. 38 votes pour l’un, 38 votes pour l’autre. Le problème ? Il y avait 75 votants. « Un bulletin a été comptabilisé deux fois », ont simplement expliqué les dirigeants de l’AFA après le dépouillement. Une farce. « Certains ont dit que Segura avait fait pression, en menaçant des clubs pour que ça finisse comme ça, raconte Nicolas Cougot. C’est un trucage d’élection pour que la situation n’évolue pas, histoire de paralyser l’ensemble des institutions. » Pendant que les dirigeants se donnent en spectacle, de nouveaux épisodes surréalistes repoussent chaque jour un peu plus les limites de l’absurde.

LE « CIRQUE » DE BATISTUTA

Dernier chapitre en date : l’appel à candidature pour coordonner les sélections de jeunes. Ils ont été 44 à déposer un dossier, quatre ont été retenus dont deux où Gabriel Batistuta, l’ancien buteur de l’Abiceleste, devait tenir un rôle central. Le 15 octobre, Claudio Ubeda, responsable du centre de formation du Racing Avellaneda, était nommé sélectionneur des moins de 20 ans argentins. Son nom ne figurait sur aucun des quatre projets. « Batigol » a qualifié cet appel à candidature de « cirque ». Comme toujours, il a visé juste. Autre victime des guéguerres internes, Gerardo Martino  a fini par claquer la porte de l’Albiceleste. En démissionnant, l’ancien coach du Barça a parlé de « dignité ». La plupart des grands clubs argentins avaient refusé de libérer leurs joueurs alors que « Tata » tentait de composer l’équipe olympique. « Les clubs ont fait ça pour emmerder la fédération, estime Nicolas Cougot. La situation était ubuesque. Onze joueurs ont effectué le début du stage de préparation, dont deux gardiens. » Gerardo Martino avait déjà pris ses cliques et ses claques. Au Brésil, l’Argentine a été éliminée au premier tour. Son pire résultat depuis 1964 et les Jeux de Tokyo.

L’ARGENTINE EST SOUS LA TUTELLE DE LA FIFA

La FIFA a donc décidé d’agir. Depuis juillet, une « commission normalisatrice » composée de quatre membres (Armando Perez, Javier Medin, Carolina Cristinziano  et Pablo Toviggino) a été nommée par la FIFA afin d’organiser de nouvelles élections (avant juin 2017) et réformer les instances. Une mise sous tutelle qui doit permettre à l’Argentine d’assurer une transition. Car le gouvernement du pays sud-américain a tenté d’intervenir. Et la FIFA ne plaisante pas avec les tentatives d’ingérence. « La FIFA met un petit peu la pression, affirme Nicolas Cougot. La menace de désaffiliation est présente. Après, on parle de l’Argentine. Il faut dire les choses comme elles sont : si c’était la Bolivie, elle aurait sauté depuis longtemps. C’est plus que le chaos. On ne sait pas où va le foot argentin. Au niveau national, il n’y a plus aucune structure pour s’occuper des gamins. L’Argentine ne verra pas les conséquences aujourd’hui, mais sur le long terme… » Entre les pressions politiques des uns, les intérêts des autres, sans oublier les liens parfois étroits entre certains clubs et quelques organisations criminelles, personne n’a assez de charisme pour s’élever au-dessus de la mêlée et taper du poing sur la table. Les dissidences sont trop grandes. Récemment, Gabriel Batistuta a prononcé une phrase lourde de sens : « Nous continuons à façonner des joueurs de haut niveau simplement parce que Dieu se rappelle que l’on joue au football en Argentine. » Aujourd’hui, cela ne suffit plus à masquer le spectacle de la médiocrité des coulisses.



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