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TURQUIE-SÉNÉGAL, LE COMMERCE INÉQUITABLE


Rédigé le Mercredi 29 Janvier 2020 à 15:53 | Lu 132 commentaire(s)


Avec une croissance exponentielle, le volume des échanges entre Ankara et Dakar cache pas mal de disparités en défaveur du Sénégal. S’y ajoute le projet de convention de non double imposition, dont les autorités cachent encore les contours


TURQUIE-SÉNÉGAL, LE COMMERCE INÉQUITABLE

L’ascension est fulgurante. Rien qu’entre 2015 et 2017, le volume des échanges commerciaux, entre la Turquie et le Sénégal, a explosé pour atteindre la barre des 250 millions de dollars, soit une hausse exceptionnelle de 113 %. Cette montée exponentielle est loin d’être le fruit du hasard.

En effet, durant la même période, les visites, les forums et autres rencontres bilatérales n’ont eu de cesse de se multiplier. A titre d’exemple, entre mai et décembre 2019, le président de la République, Macky Sall, a été, à deux reprises, à Ankara. Pour sa part, le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, effectue sa deuxième visite officielle en moins de deux ans. Depuis sa dernière visite en fin février 2018, le ballet des officiels et hommes d’affaires turcs n’a pas connu de coup d’arrêt. Et, à chaque fois, des projets et accords divers ont été conclus entre les deux parties.

Mais si l’on se fie aux chiffres, l’explosion du volume des échanges cache pas mal de disparités. Au moment où la Turquie voit ses exportations vers le Sénégal croitre d’année en année, le Sénégal voit les siennes ralentir, parfois même reculer. Ainsi, en 2017, informe le Bureau économique de l’ambassade du Sénégal en Turquie, les exportations de la Turquie vers le Sénégal se sont élevées à environ 244 millions de dollars US, soit 58 % de plus que la même période de l’année 2016. Pendant ce temps, les importations totales de la Turquie depuis le Sénégal, en 2017, étaient d’environ 5 millions de dollars (seulement), soit 19 % de moins que la même période de l’année 2016, souligne la source. Par rapport à l’année 2016, le volume du commerce extérieur en 2017 était ainsi d’environ 249 millions de dollars US, soit une hausse de 55 %.

Au rythme où vont les choses, le Sénégal n’apparait ni plus ni moins qu’une nouvelle vache laitière du pays d’Erdogan. Selon les informations du bureau économique, les principaux produits d’exportation de la Turquie au Sénégal sont : le fer, les barres en acier, les profilés en fer et en acier, les fils pour machine en fer ou en acier, les matériaux d’emballage en plastique, les matières premières ou parfums utilisés dans la fabrication de l’industrie alimentaire et de boissons, les pâtes alimentaires et les pâtisseries, les produits hygiéniques. D’après la même source, les produits régulièrement importés du Sénégal par la Turquie sont les poissons et fruits de mer, de temps en temps, l’importation de produits tels que les minéraux, les graines oléagineuses, les fruits et le plomb non transformé.

Des investissements importants

Aussi, depuis l’avènement du président Sall au pouvoir, les entreprises turques ne cessent de pulluler sur le marché sénégalais. Aux derniers recensements effectués par les services économiques de l’ambassade du Sénégal à Ankara, 29 projets d’envergure étaient en cours de réalisation au Sénégal par des entreprises turques, pour une valeur de 775 millions de dollars US. Les plus en vue étaient : le Centre international de conférences Abdou Diouf (Cicad), l'achèvement des travaux de l'aéroport international Blaise Diagne (AIBD), la gare des gros-porteurs, le marché d'intérêt national, le stade multifonctionnel Dakar Arena et l'hôtel Radisson de Diamniadio. Aussi, des accords très ambitieux ont été conclus entre les parties turque et sénégalaise. Il s’agit notamment d’un "Mémorandum d'entente pour le développement de la coopération dans le domaine ferroviaire", d’un "Mémorandum d'entente pour le développement de la coopération dans le domaine du tourisme", d’une ‘’Lettre d’intention pour une coopération dans le domaine des hydrocarbures et de l’énergie", "Une lettre d'intention sur l’extraction minière et les ressources minérales".

Dernièrement, le mémorandum relatif à l’exploitation du fer de Falémé par la société turque Tosyali, avait beaucoup défrayé la chronique pour son caractère plus que léonin. Tous les services de l’Etat étaient d’ailleurs montés au créneau pour démentir avoir conclu les négociations avec la partie turque sur ce dossier du fer de la Falémé. Par la même occasion, l’Etat confirmait avoir accordé à la même entreprise le développement d’une zone économique spéciale très prometteuse. Ce, au détriment de l’expertise nationale.

L’acharnement turc

Ainsi, du côté de la Turquie, il ressort un net regain d’intérêt pour les marchés africains de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Un intérêt matérialisé par la mise en place du Conseil des relations économiques extérieures (DEIK).

Lors de sa visite au Sénégal en 2018, le président Erdoğan se réjouissait : ‘’Nous avions fixé un objectif de commerce bilatéral, lors de ma visite au Sénégal en 2013, en qualité de Premier ministre. En 2017, avec un volume commercial de 250 millions de dollars US, nous avons atteint l'objectif fixé. Lors de nos entretiens, aujourd'hui, nous avons fixé un nouvel objectif à atteindre de 400 millions de dollars US.’’

L’appétit venant en mangeant, la Turquie ne cesse de revoir à la hausse ses ambitions sénégalaises. Et plusieurs initiatives sont en cours pour relever lesdits défis. Aussi faramineux soient-ils.

Ainsi, aussi bien sur le plan bilatéral que dans le cadre des relations avec la CEDEAO, Erdogan mène la grande offensive commerciale et industrielle. C’est dans ce contexte qu’il faudrait inscrire la tenue du tout premier forum entre la Turquie et les pays de la CEDEAO, les 22 et 23 février 2018, à Istanbul. A cette occasion, le ministre turc de l’Economie, Nihat Zeybekci, avait indiqué que l'objectif concernant le volume des échanges commerciaux entre le Sénégal et la Turquie, d'ici à 2020, devrait être fixé à 1 milliard de dollars US.

Très boulimique, la Turquie en avait même profité pour proposer un accord de libre-échange avec la CEDEAO. Comme pour tenter de rassurer ses partenaires de l’Afrique de l’Ouest, le ministre turc estimait que ledit accord de libre-échange serait en fait un accord asymétrique. ‘’Ce sont nos frères africains qui détermineront les conditions et les limites de cet accord. Les produits fabriqués en Turquie et dans cette région ne seront pas en concurrence, mais, bien au contraire, ils seront complémentaires’’, disait-il. M. Zeybekci invitait, par la même occasion, les hommes d'affaires turcs à investir au Sénégal. Il révélait, dans la même veine, que la procédure juridique concernant la protection des investissements entre les deux pays était quasiment accomplie.

Le poulain d’Erdoğan rappelait, par ailleurs, que d'autres investissements turcs viendront s'ajouter aux projets déjà accomplis comme l'aéroport international Blaise Daigne. ‘’Je constate, disait-il, qu'au Sénégal, il existe des opportunités d'affaires dans les domaines tels que les matériaux de construction, le textile et prêt-à-porter, les pièces de rechange automobiles, les appareils électroménagers et le tourisme, etc.’’.

Nébuleuse autour du projet de convention fiscale entre les deux pays

Comme si tout cela n’avait pas suffi, Recep Tayyip Erdoğan fait, aujourd’hui, des pieds et des mains pour décrocher une convention de non double imposition avec le Sénégal. Et ce matraquage semble sur le point de se concrétiser, même si les différents services de l’Etat se refusent à toutes sortes de commentaires. Un responsable à la Direction générale des impôts et domaines, qui a préféré garder l’anonymat, explique : ‘’En l’état actuel, on ne peut en parler, puisque c’est à l’Etat de négociation. Rien de concret n’a été fixé. Les négociations se poursuivent entre les parties concernées.’’

Dès lors, la question qui se pose est de savoir que cachent les autorités nationales dans cette convention qui est loin d’être la première signée par le Sénégal. Interpellé sur le fait que le projet de loi relatif à cette convention a été adopté en Conseil des ministres depuis le 18 décembre dernier, le responsable rétorque de manière assez diplomatique : ‘’Je n’en suis pas encore informé.’’

Une réponse qui en dit long sur les multiples appréhensions à propos de ce nième projet de convention de non double imposition. Lequel arrive dans un contexte de dénonciation de celle qui liait le Sénégal à l’île Maurice.

En fait, à l’origine, l’objet de ces types de convention est d’éviter les doubles impositions et de prévenir l’évasion fiscale en matière d’impôt sur le revenu, dans certains cas. Mais ce couteau à double tranchant est généralement utilisé par les grandes entreprises étrangères pour ne pas payer d’impôts du tout. Elles peuvent être utiles, dans le cas où il existerait des relations commerciales et économiques réciproques entre les deux pays. Le hic, c’est que dans le cas des rapports avec Maurice, comme dans celui des relations avec la Turquie, l’échange semble marcher à sens unique. Pendant que les entreprises et ressortissants du pays d’Erdogan pullulent comme des champignons au Sénégal, les flux financiers, dans le sens contraire, sont encore à leur balbutiement. De ce fait, ils sont nombreux les spécialistes à craindre qu’une telle convention ne soit destinée qu’à dispenser les entreprises turques au Sénégal, en totalité ou en partie, de leurs obligations fiscales.

Si l’on sait que ces derniers ont le contrôle de quelques fleurons de notre économie, il convient de se demander ce que gagnera le Sénégal dans cet accord. Les autorités censées apporter des informations aux citoyens fuient la question.

Déjà, il faut noter que les nombreux projets développés par des entreprises turques au Sénégal sont très peu profitables aux sociétés sénégalaises, dans la mesure où, très souvent, ces dernières importent la plupart de leurs intrants à partir de leur pays d’origine. Dans un article paru en mai 2018, ‘’EnQuête’’ montrait comment la ville de Diamniadio était en train d’être construite à partir d’Istanbul. Aussi, implantées le plus souvent dans des zones économiques spéciales, ces entreprises bénéficient de moult exonérations fiscales qui grèvent le budget national.



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